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L’analyse fonctionnelle
Auteur : Gérard GUÉRIN

 

Je vais essayer avec vous de rentrer un peu dans le fonctionnement du système fourrager.

On vient de voir, avec les explications de Michel DURU en particulier, qu’au pâturage, il y a deux façons de se raccrocher à la production d’herbe.

Les animaux, quand ils sont au pâturage, sont un flux tendu que je qualifie de "prélèvement fourrager". C"est-à-dire que les animaux sont sur la pousse de l"herbe avec des entrées et des sorties fixes. On colle à la production et les animaux valorisent toute la production d"herbe.

A l"inverse, il y aurait un autre mode de prélèvement, que l"on a appelé sécuritaire, ou en retard ou incomplet où, en fait, les animaux ne valoriseront pas toute la production.

Avec un prélèvement " en tri ", ils choisiront le meilleur ou en mangeant tout ce qui est sur pied, ce que j"appelle un prélèvement gestion, il y aura eu des pertes au champ.

Les systèmes fourragers que l’on a pu analyser montrent que, dans la pratique, les éleveurs concilient les deux dynamiques de parcelles.

En effet, coller à la production d’herbe, comme on l’a vu, oblige à sécuriser le pâturage, soit par la distribution, ou alors à demander aux animaux d ?absorber les manques.

A l’inverse, si on est systématiquement trop large, on aura des problèmes de couverture des besoins qui sont dus à la baisse de qualité des couverts par vieillissement de l’herbe.

Cela implique aussi au niveau des surfaces une nécessité de rattrapage de gestion. Il faudrait faucher des refus, on retournerait peut-être les surfaces un peu plus fréquemment, on serait amené à faire du débroussaillage.

Je voudrais simplement vous proposer quelques réflexions qui me semblent essentielles si on veut entrer dans le fonctionnement des systèmes fourragers.

En effet, avant de conseiller, pour le technicien ou avant d ?agir, pour l ?éleveur, il est nécessaire de bien comprendre la place et la conduite d ?une surface.

Pourquoi cette surface est utilisée ? pourquoi l’utiliser à tel moment ? pourquoi de cette façon-là ? quels sont les arguments de son pilotage parmi les autres surfaces ?

Poser une série de questions, comme cela, peut paraître banal ou peut-être, pour d’autres, compliqué mais ce que je voudrais vous montrer c ?est que ce n’est ni banal, ni compliqué.

Quand on conduit un système fourrager ou quand un technicien veut le comprendre, ou s’il y a une discussion de maîtrise ou d’amélioration du système fourrager, il est clair que les questions auxquelles on est confronté concernent beaucoup plus l’utilisation de l’herbe que sa productivité ou la production.

Ainsi dès qu’on s’éloigne du "flux tendu", ce qui est en cause, ce n’est pas tant la production mais c’est plutôt le pilotage et la justesse des pratiques qui sont nécessaires à la fois dans la maîtrise de gérer tout cela et la gestion des surfaces d’autre part.

Les questions un peu habituelles de productivité régulièrement posées en terme d’amélioration ne sont pas tellement en phase par rapport à une question comme cela. Il n’y a pas de relation simple entre la production et son utilisation au contraire, il y a parfois contradiction.

Par exemple, un couvert classé peu productif est sans doute plus décalable et plus souple. Cette contradiction est vraie pour toutes les ressources pâturées qui ne pourront pas être conduites en "fourrager" au printemps et plus on utilisera de surfaces, plus le pâturage sera la base de l’alimentation, plus ces problèmes concerneront des surfaces plus grandes et des périodes plus longues.

Il faut, dans le contexte d’adoption de techniques d’amélioration, bien respecter la place de la parcelle et toujours s’en tenir au rôle qu’elle doit assurer. Si on est sur une discussion de ressources estivales, ou sur une discussion de ressources d’arrière-saison, d ?utilisation souple à vocation multiple, on sera bien obligé de se poser ces questions.

Alors, en fait, on va être obligé de rentrer dans cette question-là : quelle est la place, quel est le rôle de différentes parcelles et comment les prendre ?

Alors moi, je pense que cela n’est pas compliqué, mais il faut rediscuter de deux ou trois choses avant.

En premier, il faut rediscuter du projet de production et de la conduite animale correspondante, c’est dire qu’il faut bien fixer les périodes de besoins tels que l’éleveur les traite - c’est ce que j’appelle le profil de la demande - en fait, en particulier, l’éleveur traite cela au travers des pratiques d’allotement. Ces périodes-là ne sont pas une simple reprise des recommandations alimentaires, cela n’a ni la durée ni le niveau qui sont dans les tables d’alimentation.

Non seulement il faut revisiter le projet de production et la demande animale, mais il faut aussi repérer et situer les situations pratiques de l’éleveur, c’est-à-dire le positionnement tel qu’il est prévu par rapport à la production ou à la maintenance de l’herbe.

Ce positionnement-là n’est pas non plus une simple copie du climat ou de l’écologie des plantes. Par exemple, début septembre, les brebis allaitantes doivent être ramenées sur l’exploitation sur regain, elles seront en "automne" sur de l’herbe qui pousse. Pendant ce temps, le reste du troupeau pourra rester sur des pratiques estivales, sur des stocks d’herbe en estive ou sur des zones intermédiaires. L’éleveur se positionne, lui, par rapport à la pousse de l’herbe.

Sur ces bases, demande de l’animal et saison pratique, l’analyse fonctionnelle comme le montre le schéma permet un découpage de la campagne en périodes de pratiques homogènes que nous avons appelé "fonctions alimentaires" ou séquences du système fourrager, peu importe. Ces fonctions, ce sont les petits parallélépipèdes, sont hiérarchisées et liées entre elles par des périodes-clés de la conduite animale.

Chaque fonction étant hiérarchisée par le poids de telle ou telle période au niveau de la demande animale et elles sont liées entre elles par les modes d’exploitation des surfaces.

Surface qui va être utilisée en flux tendu au plein printemps puis réutilisée en été, en automne, etc ... Ce sont les liaisons entre les petits rectangles de pratique homogène qu’on a appelé les fonctions alimentaires.

Mais ce programme et c’est essentiel à cause des aléas climatiques et parfois aussi à cause de résultats zootechniques différents, pour pouvoir se dérouler correctement, doit posséder des sécurités.

Par exemple, la production printanière prévue pour tenir jusqu’à mi-juin peut être déficitaire, on l’a vu cette année, il y a des problèmes de production. Dans ce cas-là, s’il y a déficit, il faut avoir en réserve une façon de faire qui permette d’assurer cette pénurie et de pouvoir attendre l’enclenchement programmé de la fonction alimentaire suivante.

Avec l’approche fonctionnelle, on met à plat les fonctions alimentaires, leurs enjeux, et on identifie les moments à sécuriser.

Dans les zones où je travaille habituellement, très souvent le retour de l’automne est une période problématique.

Donc, pour chaque analyse pratique d ?éleveur, on peut séquencer la campagne, on peut séquencer le système fourrager en périodes alimentaires et en périodes de sécurité.

Dans nos analyses de systèmes moins intensifs, plus pâturant, la question sur laquelle on a presque toujours buté, c’est celle du dimensionnement des surfaces.

En fait, c’est bien dans la question de la dimension des surfaces que se joue l’essentiel de la maîtrise du pâturage en particulier c’est là que se joue l’équilibre "flux tendu" et "filet de sécurité".

Je voudrais simplement à titre d’exemple m’en tenir à un seul sujet : celui de la dimension des surfaces et montrer l’intérêt que peut avoir cette analyse au préalable.

Alors, je vais encore resserrer plus le propos en disant on ne va discuter que du pâturage de printemps et je propose comme solution de travail de sous-dimensionner les surfaces de printemps. Pour pouvoir maîtriser la gestion des surfaces, pour pouvoir maîtriser les attentes animales, le plus simple par rapport aux fonctions alimentaires de printemps, le plus simple est de sous-dimensionner.

Si on sous-dimensionne, on aura ainsi respecté le programme de gestion des surfaces, on aura aussi un bon déroulement.

En conséquence, les parcelles de la surface de base programmées trop courtes seront bien exploitées selon le programme que l’éleveur a décidé.

Par exemple en fourrager ou en flux tendu. Il y a donc respect des règles de gestion des surfaces et couverture des attentes animales. En fait, on n’a pas de dérive de maîtrise. Il n’y a pas d’échappement du flux tendu vers le tri malgré les aléas de production, malgré les aléas climatiques. Bien sûr, pour couvrir cette fonction alimentaire que l’on a sous-dimensionné, il va falloir mettre en place les fonctions de sécurité nécessaires de façon à ne pas être entraîné vers soit d’un côté du surpâturage sur les surfaces que l’on a programmé, soit d’être entraîné à enclencher prématurément la fonction alimentaire suivante.

Il y a une sorte de slogan, c’est qu’à chaque fonction alimentaire sont toujours liées des fonctions de sécurité.

On a donc un programme de fonctions alimentaires et un programme connexe de sécurités.

Les sécurités sont liées au coeur des systèmes fourragers. C’est pour une bonne part le problème des sécurités qui a été, à mon avis, le catalyseur des évolutions récentes.

Evoluer maintenant vers plus de pâturage et une certaine désintensification, cela va dépendre du règlement technique d’extensivité.

De nouveau, à titre d’exemple, pour ne pas traiter de tout, j’ai retenu deux façons simples de définir et de programmer les sécurités.

Premier type de sécurité, ce que j’appelle la régulation. On est sur un programme de fonctions alimentaires de plein printemps, appuyé comme très classiquement sur un pâturage tournant, en "fourrager ou flux tendu", on rentre et on sort des parcelles quand il le faut pour une valorisation maximale de l’herbe en quantité et en qualité. Ceci étant dit, on a dimensionné ce pâturage de printemps trop court donc il est fatal qu’à certains moments entre les deux cycles ou même en cours de cycle, on tombe en panne. Si on tombe en panne, une façon de sécuriser la période, c’est d’aller, en tri, manger ..., cela pourrait être sur autre chose.

Bien entendu, si on va mal utiliser une parcelle, c’est évident par rapport à son avenir, il faudra l’utiliser correctement par la suite de l’année. Là, par exemple, je propose de gérer si nécessaire même avec l’appui de légumineuse à conserver.

Une autre façon de sécuriser, c’est non pas de sécuriser au coeur d’un programme saisonnier mais de sécuriser entre deux séquences entre deux fonctions alimentaires.

Là on a quelqu’un qui sort de bonne heure sur des surfaces spécialisées et qui va déprimer les fauches. On a une saison de programmation de début de printemps à suivre d’une programmation de plein printemps et d’une programmation de fin de printemps.

Si on a sous-dimensionné le programme des surfaces prévues pour une saison-pratique comme ici en début du printemps le sainfoin en déprimage de fauche, on a un risque de tomber en panne. De nouveau, il y a un service de sécurité qui est là pour permettre la bonne gestion des surfaces qui évite d’attaquer la suite de façon hâtive. Là, par exemple, j’ai proposé l’utilisation de parcours précoces en tri, tout comme tout à l’heure ces surfaces qui ne sont pas exactement utilisées comme il le faudrait, devront absolument être gérées plus tard. En l’occurrence, là, ça serait plutôt en arrière-saison.

En dehors de la récolte et de la distribution, les pratiques de sécurité au pâturage mobilisent donc des modes d’exploitation peu habituels pour nous, et en particulier des modes d’exploitation parcellaires avec des prélèvements retardés ou incomplets. C’est sûr que sur ces modes d’exploitation, sur ces façons de travailler les surfaces, on n’a pas trop de références d’autant plus que ces surfaces ne sont pas les surfaces auxquelles on est généralement habitué.

Tout l’art de l’éleveur va être de veiller au programme, en le prévoyant, en ayant une vision de l’utilisation des surfaces. Cela n’est pas du tout aléatoire. Ce n’est pas le matin, tiens, je vais aller trier là-dessus.

L’art de l’éleveur c’est donc le rattrapage ultérieur dans la campagne de la gestion des surfaces qui ont servi à sécuriser.

Très généralement, le principe de gestion des surfaces, c’est de faire passer les surfaces de sécurité d’une saison pratique comme surface de base pour une saison pratique à suivre.

Alors, bien entendu, ce genre de discussion : où est-ce-que je mets les sécurités ? au coeur d’une saison ou entre deux saisons ? C’est à mener pour l’ensemble des saisons pratiques d’un système fourrager.

Il est sans doute tout à fait possible de se concentrer sur les périodes-clés. Il y a des choses qui se jouent dans un système fourrager à certaines époques et puis à d’autres c’est pousé ; un peu creux, donc on peut quand même faire l’économie de l’analyse complète.

Pour conclure finalement la question des programmations d ?un système fourrager, la question centrale des sécurités dans un système fourrager, pour se souvenir, on pourrait dire que c’est une sorte de petit train.

Chaque wagon représente une des fonctions alimentaires, ces wagons ont une taille, un poids, un type de marchandise dedans : c’est des prairies naturelles, c’est des parcours, c’est du stock, etc ... Chaque fonction de sécurité, c’est par exemple pour les soudures entre deux fonctions alimentaires c’est des tampons, et les régulations ce serait des variations de frêt.

La conduite animale ça met de l’ordre aux wagons ; c’est simple : la saillie c’est avant les mises-bas ...

Les modes d’exploitation parcellaires, c ?est ce qui va créer des liaisons entre les wagons.

Ceci étant dit, un train ne roulera que s’il est souple, s’il est articulé. C’est bien les sécurités qui sont les moteurs des sytèmes fourragers.

Enfin et surtout dans ce petit train, il y a toujours un mécanicien qui le pilote, il s’appuie sur une feuille de route, un programme, il a des décisions, il a des réactions à avoir tout au long de son parcours.

Le programme, cela paraît important parce que changer en cours de route, par exemple manoeuvrer un aiguillage alors que le train est en train de passer, je vous laisse deviner la suite ...